Patrick Guaffi

Fragments autour d'un portrait

14/10/2016 - 10/12/2016

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Douze artistes, poète(sse)s- écrivain(e)s- plasticien(ne)s- photographe(s)- performeur(se)s, se retrouvent autour d’un projet mettant en filiation travail plastique et écriture.

Ce projet a comme regard porteur la réalisation d’ un « roman-photo-roman aléatoire ».

Un des objectifs de ce projet est de lier écrits, travail plastique, corps et portraits dans la plastique et le verbe, dans un travail global ne pouvant être finitude: un livre ouvert. Aussi, il évolue au gré des expositions.

Celles-ci présentent, selon les lieux, les possibilités, des textes calligraphiés, des photos représentatives et personnelles des participants, des photos de rencontres, des portraits, le gisant, le livre-objet afin de créer un roman-photo en trois dimensions dans lequel le spectateur se retrouve acteur, partie prenante.

Les mémoires photographiques de ces actions, rencontres seront intégrées de manière évolutive au livre ouvert et participeront à la réalisation continue du roman-photo-roman.

Participent à ce projet:
Christine Aventin (écrivaine), Alain Dantinne (poète, romancier), Rony Demaeseneer (auteur), Paul Gonze (anartiste-papowète-romenteur, impénitent touche-à-Tout), Patrick Guaffi (plasticien), Jacqueline L’Heveder (écrivaine), Françoise Lison-Leroy (poète et nouvelliste), Rachid Madanis (écrivain, poète), Colette Nys-Mazure (poète, nouvelliste, romancière et essayiste), Yvan Peeters (photographe), Milady Renoir (performatrice, autrice, animatrice d’ateliers d’écriture-s), Jean-Marie Stroobants (galeriste, curateur, plasticien, auteur)

En mai 2014 je me suis rendu dans l’atelier de Patrick Guaffi afin de choisir une pièce pour l’exposition « La Collection Bernstein bis » que je fis l’été à l’Office d’Art Contemporain. Patrick était présent mais se tenait à distance de moi. A l’extérieur le ciel était gris et l’atelier sombre, de sorte qu’un sentiment de solitude m’étreignit dans cet espace pourtant habité de fragments perlés, sculptures de corps fragmentés dont les membres sont recouverts de coquilles d’escargots.

Tournant mon regard je vis alors une silhouette, couchée, raide, comme en lévitation, les bras tendus et les mains ouvertes dans une forme de supplication hachée implorant une dernière étreinte. D’instinct je m’en suis approché, constatant qu’elle était posée sur deux tréteaux en bois et vu mon angle d’approche le corps était placé de face dans une perspective centrale depuis les pieds vers la tête. Or celle-ci manquait. J’étais face à un corps d’homme nu, de taille normale, plutôt lourd mais décapité. Un corps sans tête est à l’image d’une parenthèse dans l’écrit, sauf qu’ici la parenthèse est vide, son espace est resté blanc. Etrangement la représentation de cet homme sans tête m’a séduit car le vide de l’absence conserve toujours sa matérialité.

Ce manque cruel rendant ce corps infiniment humain dans son infinie absence de vie. Cette sculpture est magnifique. Elle ne gît pas, elle n’est pas une statue funéraire représentant un défunt couché, les mains jointes reposant sur la poitrine. Elle n’a pas été sculptée dans une pierre ou un calcaire monochrome et elle n’adopte pas la position de repli dans une attitude dévote. N’est-il pas abscons de définir ce qui n’est pas afin de dire ce qui est ? Pour réaliser ce corps Patrick Guaffi a utilisé de la résine polymère et celle-ci est teintée d’ingrédients cosmétiques se rattachant un peu au rendu hyperréaliste, je dis un peu car j’y perçois également la couleur matérialisée dans son ombre, celle du Caravage. Ce qui me fascine dans cette œuvre c’est l’énergie qu’elle déploie. Ses bras levés sont toujours dans le désir d’atteindre et de toucher quelque chose et ceci m’invite à citer Freud disant que certaines régressions sont en fait des mouvements réels de dépassement dans le cas d’une situation bloquée. Ce qui donne lieu ici à un phénomène gestuel d’amplification extrême dû essentiellement à l’absence de tête. Ce corps amputé de son cerveau se transcendant à ce point qu’il se situe hors de tout empirisme logique.

En corollaire à cet épicentre majeur dont la sculpture est l’ancrage, Patrick Guaffi y intègre dix autoportraits photographiques. Ceux-ci entérinant l’œuvre sculptée dans l’espace. J’y perçois, au creux de la manipulation plastique que l’artiste fait de son visage, une plus grande déchéance de soi tant elle s’agrippe de tous ses doigts à sa propre déchirure, à l’intoxication irréversible de sa peau. Cette série de visages, dont le cadrage s’arrête à l’encolure d’un pull, mettant en avant l’excroissance de la glotte, se déploie avec pour substance la peau, non pas celle qui se reflète narcissiquement dans le miroir mais celle des ongles crissant et disséquant l’autoportrait vitriolé, la bouche rendue à son absence et les yeux éradiqués par l’atome. Des autoportraits saillants car la lucidité s’impose. Et ce commentaire de Proust : « L’homme est l’être qui ne peut sortir de soi, qui ne connait les autres qu’en soi ».

Jean-Marie Stroobants
Juillet 2015